Tapestries from Iran, anonymous model, before 1979, Jane of All Trades, Shmorévaz, 2023
© Aurélia Casse
Tapestries from Iran, anonymous model, before 1979, Jane of All Trades, Shmorévaz, 2023
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Cassandra Troyan, To Threaten the order of the house (2023)
© Aurélia Casse
Jane of all trades, 2023
© Aurélia Casse

© Aurélia Casse
Left: Reba Maybury, Portrait of Mistress Rebecca, Right: Carmen Ayala Marín , Mientras tanto, la niña meona apaga el incendio (Pendant ce temps, la pisseuse éteint lincendie), installation view, 2023
© Aurélia Casse
Reba Maybury, Portrait of Mistress Rebecca, installation view, 2023 ©Aurélia Casse
Giulia Essyad, blue sexy obese bdsm, ecstasy, ritual, high fantasy landscape, cute face, anatomically correct, 2023
©Aurélia Casse
Giulia Essyad, blue sexy obese bdsm, ecstasy, ritual, high fantasy landscape, cute face, anatomically correct, 2023
©Aurélia Casse
Giulia Essyad, blue sexy obese bdsm, ecstasy, ritual, high fantasy landscape, cute face, anatomically correct, 2023
©Aurélia Casse
Arthur Gillet, Le Gogo dancer à la barbe, 2023 ©Aurélia Casse
Left: Cassandra Troyan, To Threaten the order of the House (2023), Right: Sarah Margnetti, Strong Support (2023) ©Aurélia Casse
Sarah Margnetti, Strong Support, 2023 ©Aurélia Casse
< Programme

Information

X

Shmorévaz invite RING art space pour Jane of all trades, le deuxième volet d’une exposition présentée à Stockholm en décembre dernier. Sur les murs de la boutique, trois tapisseries, réalisées à partir de photographies représentant des femmes nues, alanguies dans différents décors : un intérieur domestique qui rappelle les tentures d’Olympia1, une prairie verdoyante, une étendue de sable bordant l’océan. Il n’existe aucune information sur l’origine des photographies, encore moins sur l’identité des modèles. On sait seulement qu’elles ont été fabriquées en Iran avant la Révolution de 1979 et on présume qu’elles font partie de la flopée d’objets mis en circulation suite au passage de la loi suédoise de 1971, autorisant la diffusion de représentations pornographiques dans l’espace
public.

Ces trois tapisseries ont été montrées en décembre dernier à RING, un jeune espace d’art indépendant cohabitant avec cette boutique de tapis persans dans le quartier de Södermalm à Stockholm. Laissées volontairement au mur, elles s’intégraient à une exposition intitulée ANd now she walks on out/ E Uscita réunissant un chœur d’artistes venu.x.es repenser l’histoire de ces dépossessions visuelles. Jugées obscènes, certaines des œuvres scandalisèrent la propriétaire, qui exigea qu’on décroche l’exposition plus tôt. Ce geste d’autorité venait dire, en creux, la capacité de saisissement qu’ont encore certaines représentations – là où d’autres, à force de circuler, semblent avoir annulé toute possibilité critique. Car on reconnaît ces odalisques, ces vues de cartes postales ; on les retrouve dans les canons de l’histoire de l’art, les classiques du cinéma, le kitsch d’objets manufacturés. Elles fonctionnent comme des symptômes : ceux d’une culture visuelle qui dissémine des représentations fantasmées, en dépit des corps qui les concernent. D’un même coup, l’image immobilise et anonymise le modèle ; elle suppose et perpétue une pseudo-passivité de la “muse” face à ceux qui la contemplent. Sous ces silhouettes allongées, tendues comme des invitations muettes, il faudrait peut-être voir autre chose ; il faudrait entendre ce sentiment qui remue depuis la grotte que certains corps ont créée dans leur ventre : la violence. Celle qui est comme le pétrole, un substrat de mémoire décomposée, de chair morte. Elle s’infiltre à travers la peau et, parce qu’elle est déjà mort sur mort sur mort, elle entraîne la décomposition de nos propres contours. Notre capacité à aimer. Il faudrait capturer une autre vue : des femmes, statiques, tandis que cette tornade, vieille comme le monde, s’infiltre en elles.

Comment regarder ces images, qui continuent d’être tout autour et au dedans de nous ? Comment gérer cet héritage iconographique et se le réapproprier ? Comment négocier avec lui ? C’est de ces dynamiques transactionnelles que Jane of all trades souhaite discuter. Son titre détourne l’expression anglo-saxonne “jack of all trades”, désignant un “homme à tout faire”, un “touche-à-tout” et choisit de troquer Jack pour Jane. Jane c’est pour Jane Doe, la madame X employée par l’administration américaine pour désigner toute personne non-identifiée. Trade2, parce que derrière ces images qui anonymisent les corps, il y a un commerce, un savoir faire. Pour chaque posture lascive, pour chaque inconnu·x·e prêt·x·e à être saisi·x·e, on trouve les réalités du labeur ou domestique ou reproductif, du travail du sexe aussi.

L’exposition pointe du doigt l’impact concret de ces représentations, dans la chair. Elle réunit 6 artistes qui questionnent l’économie visuelle propre à cette iconographie des corps feminins sexualisés. Leurs travaux interrogent la production, la diffusion, la consommation de ces images et nous proposent des voies de sorties : des échanges qui contournent la demande, des contrefaçons sans camouflages, des bugs de catégorisation etc. À la fois fossoyeuses et continuatrices, ces oeuvres puisent dans l’érotique pour y trouver une force critique, une tactique de subversion. Comment on infiltre, comment on sabote, comment on contractualise aussi – sont autant de formes que prennent ce marchandage.

1. L’Olympia est une toile d’Edouard Manet exposée pour la première fois lors du Salon de 1865. Elle représente une courtisane nue allongée sur un lit, avec un chat noir et à qui une domestique apporte des fleurs. Les modèles sont respectivement Victorine Meuret et Laure.
2. L’anglais trade se traduit par “commerce” ou “métier”.

Jane of all trades
With Carmen Ayala Marín, Giulia Essyad, Arthur Gillet, Sarah Margnetti, Reba Maybury & Cassandra Troyan.
Curated by Salomé Burstein & Julie Robiolle.
Assisted by Alexis de Bonis.
04.05-05.06.2023